2013 |

Soutenance d'HDR d'Alain Chatriot. 18/11/2013

L’État et les groupes sociaux dans l’élaboration des politiques économiques et sociales en France au XXe siècle

MàJ : 12/02/2014

Institut d’études politiques de Paris

Discipline : Histoire

Soutenance : 18 novembre 2013

Garant : M. le Professeur P.-A. Rosental 

 

Alain Chatriot

Dossier pour l’habilitation à diriger des recherches

L’État et les groupes sociaux dans l’élaboration des politiques économiques et sociales en France au XXesiècle

 

Mémoire original inédit

 

La politique du blé. Histoire d’un marché en France

dans la première moitié du XXe siècle

 

Résumé

 

Les préoccupations historiographiques que j’ai tenté d’exprimer sur les différents terrains de recherche auxquels je me suis consacré depuis ma recherche de thèse se déploient dans le cadre de mon étude de la politique de régulation du marché du blé dans la France de la première moitié du XXesiècle. J’ai en effet à la fois voulu faire l’histoire d’un problème, en écrire une histoire politique, réfléchir aux manières d’analyser un marché et prendre au sérieux les acteurs, individuels et collectifs, tout en tentant de varier les échelles.

L’histoire d’un problème est celle née d’un étonnement tout d’abord : comment une institution, l’Office du blé, créée dans la polémique par le gouvernement du Front populaire à l’été 1936, se maintient sous le gouvernement du maréchal Pétain puis à la Libération et sous les républiques successives. Cette interrogation sur le devenir de cette institution s’était renforcée par la méconnaissance très générale de cet Office qui n’avait pas intéressé les spécialistes de sciences sociales. Tenter de répondre à cette question, c’était, en effet, s’affronter à un quasi-vide historiographique. L’histoire rurale française, pourtant largement renouvelée, avait tendance à ne pas se consacrer au XXesiècle. De l’autre côté, la tradition de sociologie et de science politique française sur le monde rural s’était surtout intéressée à la phase de modernisation débutant avec les années 1950. Dans ce paysage historiographique, la première moitié du XXesiècle restait, pour une large part, une terra incognitaalors même que s’y jouent l’origine de nombreux traits de la politique agricole française et européenne.

Le second point à souligner est que, en étudiant cette institution s’occupant du marché du blé, je n’ai pas souhaité en faire un objet prioritairement « ruraliste » mais bel et bien un enjeu pour l’histoire politique – une histoire politique entendue dans la pluralité de ses dimensions. J’ai voulu autour du blé et de l’Office réfléchir à l’élaboration d’une politique et à sa mise en application ce qui m’a amené à faire une histoire aussi bien parlementaire qu’administrative ou judiciaire. Reprendre les longs débats à la chambre et au sénat, les multiples rapports et avis, le travail des commissions, pourrait sembler ramener le sujet à une vision traditionnelle de l’histoire politique. Je me suis au contraire efforcé de montrer qu’il s’agit à la fois d’une dimension nécessaire de cette recherche, et d’une façon d’analyser des processus politiques plus larges.

La centralité du parlement sous la IIIeRépublique oblige à suivre au plus près des débats très riches. Mais au-delà, l’étude précise de certains moments parlementaires (en particulier pour l’organisation du marché du blé dans la période allant de l’automne 1932 à l’été 1936) permet de restituer ces pratiques d’assemblées avec leur part de rhétorique, de jeu sur les ordres du jour et les amendements, sur les motions d’ajournement et les subtils échanges entre les deux chambres. Elle aide aussi à réfléchir aux prises de position des parlementaires qui dans une époque encore peu structurée par les partis politiques relèvent de différentes dimensions, et d’abord parfois de la représentation d’un territoire. Mais le politique ne se limite pas aux élections et à l’éloquence parlementaire.

En m’intéressant à la politique du blé, j’ai aussi tenté de restituer des morceaux d’histoire du ministère de l’Agriculture, et de ses relations avec les autres ministères (Finances, Justice, Commerce, Intérieur) ainsi qu’avec la présidence du Conseil. Bref, de saisir l’Etat en action, d’où mon intérêt pour les lois, décrets, arrêtés, circulaires et autres multiples publications au Journal officiel, objets centraux pour l’histoire politique. Enfin, mon analyse politique s’est étendue pour une part à l’histoire judiciaire. L’application des différentes lois sur le blé a en effet donné lieu à d’importants contentieux devant les différentes juridictions (pénale, civile, administrative, commerciale). Les longues instructions, les explications des procureurs ou les conclusions des commissaires du gouvernement au Conseil d’État offrent un éclairage très riche sur certains des points nodaux de ces législations.

Dans cette logique, je me suis confronté aux expériences des deux guerres mondiales et à la manière dont l’Etat a géré la délicate question du ravitaillement, élément déterminant qui pèse sur l’organisation du marché du blé dans les deux après-guerres. Malgré l’abondante historiographie sur les deux conflits sous bien des aspects, les questions agricoles et l’intervention de l’Etat à leur propos restent un chantier largement en friche pour les historiens.

Sur un autre plan et en écho à certains renouvellements de l’histoire économique, j’ai aussi cherché à écrire l’histoire du marché du blé en France à l’époque contemporaine. Si l’idée que les marchés ont une histoire est maintenant acquise et a donné lieu à de nombreux et féconds travaux sur les vins ou d’autres produits, la question restait difficile à éclairer pour cette céréale pourtant si centrale dans la société française de la première moitié du XXesiècle. Pour forcer le trait, l’examen de l’historiographie m’a initialement donné le sentiment que les acteurs du marché du blé dans la Rome impériale ou dans la France du XVIIIesiècle étaient mieux connus que ceux de la période contemporaine. J’ai donc cherché à comprendre les formes du négoce international et le rôle de la bourse de commerce – à l’époque, lieu de nombreux scandales autour de spéculations sur les blés. L’histoire de la régulation de ce marché au XXesiècle amène aussi à une réflexion sur l’évolution des capacités de stockage et la construction des silos, phénomène marquant dans la France de l’époque. Or le développement de ce stockage, qui permet de lisser sur l’année les prix du blé et de résister aux pressions des intermédiaires, implique des modalités de financement des récoltes qui changent durant les années 1930. La question du financement de l’agriculture française est ainsi également abordée dans ma recherche (grâce aux archives de la Banque de France et à celle du ministère des Finances).

Par l’histoire de la régulation de ce marché, j’ai également poursuivi deux pistes qui me semblent riches. Tout d’abord, j’ai mené une réflexion sur l’histoire des prix et de leur fixation en étudiant précisément les mécanismes de la loi du 10 juillet 1933 sur le prix minimum et les fraudes auxquelles elle donna lieu. J’ai aussi montré comment, une fois l’office du blé créé, la fixation annuelle d’un prix pour la récolte était un enjeu de négociation complexe et pour partie formellement tranchée par le juge administratif. D’autre part, j’ai aussi étudié les débats entre économistes sur la meilleure manière de réguler ce marché et d’en gérer les crises. Rejoignant ici les leçons de l’histoire des sciences, j’ai tenté de suivre dans les multiples publications des juristes-économistes des positions qui s’affirment sans toutefois qu’un espace de controverse cohérent et structuré soit totalement discernable.

 

L’approche de ce marché ne pouvait se faire au détriment d’une étude d’histoire sociale concernant les acteurs collectifs qui y interviennent et qui interagissent fortement sur l’élaboration des lois et règlements les concernant. Usant de la presse professionnelle, j’ai tenté de mieux comprendre le rôle de la meunerie, si décrié mais si décisif, dans les variations des prix du blé. J’ai bien sûr aussi consacré une large part de mon enquête à la question du syndicalisme agricole. Celle-ci reste délicate pour l’historien car après les travaux des politistes durant les années 1960, le sujet a été peu renouvelé. Compte tenu de mon objet concernant le marché du blé, j’ai étudié l’Association générale des producteurs de blé, association influente et d’autant plus intéressante qu’elle était créée au cœur de ma période d’étude.

Enfin, se consacrer au marché du blé sur cette période amène à faire varier les échelles de l’objet. Si l’existence de l’Office à partir de 1936 offrait une échelle d’observation institutionnelle que je crois particulièrement propice à l’étude historique, j’ai pu, de manière certes limitée, faire des éclairages aussi bien locaux qu’internationaux.

Pour cette dernière dimension, le sujet s’est avéré très riche et je ne l’ai traité que partiellement car il implique à la fois des questions de négociations internationales, des comparaisons entre les diverses voies nationales suivies dans la régulation du marché du blé et des dynamiques proprement transnationales. Je suis revenu sur les grands débats entourant les politiques de protectionnisme douanier et leur évolution. J’ai aussi abordé les conférences internationales sur les céréales durant les années 1930 en montrant qu’elles engagent une série d’enjeux géopolitiques au-delà des querelles commerciales. J’ai aussi tenté d’aborder la dimension coloniale du marché du blé et les relations complexes de la France et de son empire sur les questions agricoles.

Les politiques suivies par les Etats dans les régulations des marchés agricoles ouvrent enfin sur des grandes questions historiques et d’autres très contemporaines. L’expérience française de l’Office du blé permet dans ce cadre de réfléchir de plus à l’origine des formes d’intervention mises en place avec la politique agricole commune en Europe à partir des années 1960. Tout au long du XXesiècle, les produits agricoles, et particulièrement les céréales, ont constitué un enjeu politique majeur. Si quelques cas ont été bien étudiés, en particulier dans le cadre de régimes totalitaires ou dans celui de grandes famines, il reste encore à mener une démarche historique comparative plus systématique.

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Dernière modification :
18/04/2018